Tutorat entre pairs et effet-tuteur
Gérard Barnier
Docteur en psychologie,
Formateur IUFM
Mots clés
Effet tuteur, guidage, individualisation de lenseignement,
zone proximale de développement.
Le tutorat entre pairs aujourdhui
Dans l'enseignement
Au cours de ces trente dernières années, le tutorat entre pairs a connu d'importants développements dans de nombreux pays : Etats-Unis, Grande Bretagne, Australie, Nouvelle-Zélande, Israël, Belgique, etc. En complément à la forme habituelle d'enseignement, le tutorat autorise une meilleure prise en compte des relations et des activités entre apprenants et permet une plus grande participation des élèves à leurs propres apprentissages. Situé à larticulation de lacte denseigner et de celui dapprendre, il sollicite conjointement les processus de transmission, dappropriation et de réinvestissement des connaissances. Il s'appuie sur une conception du développement comme processus d'assistance et de co-élaboration entre les individus, où la capacité à apprendre est corrélative de celle d'expliquer, d'enseigner. On le trouve mis en uvre dans des dispositifs de lutte contre l'échec scolaire (1) ainsi que dans des activités pédagogiques visant l'individualisation l'enseignement (2), et ses effets bénéfiques peuvent aussi bien concerner les tutorés (ceux qui sont aidés) que les tuteurs (3).
Tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, le tutorat entre pairs cherche à favoriser la prise de confiance en soi, à aider au renforcement et à l'acquisition de savoirs des tutorés, mais aussi à accroître la capacité à apprendre des tuteurs en développant leur capacité à enseigner (4). Cest ce dernier aspect qui est au centre de la définition qu'en proposent Goodlad et Hirst : "le tutorat entre pairs est ce système d'enseignement au sein duquel les apprenants s'aident les uns les autres et apprennent en enseignant" (5).
Bien que les dispositifs tutoriels soient extrêmement diversifiés, le principe de base reste relativement simple : un élève plus compétent quun autre dans un domaine ou par rapport à une tâche particulière, vient en aide à un autre élève, non pour faire à sa place ni pour lui dicter ce quil faut faire, mais en lui expliquant comment sy prendre pour quil parvienne à mieux réussir par lui-même (6).
Dans la formation professionnelle
Dans ce secteur, les pratiques de tutorat entendues comme l'organisation et la mise en uvre de diverses formes d'aides et d'accompagnement d'un individu en formation par quelqu'un de plus compétent que lui dans le même domaine, sont aujourd'hui en plein développement.
On pense bien sûr à la formation d'enseignants avec des pratiques institutionnelles de tutorat très organisées dans l'enseignement secondaire aux Etats-Unis, en Allemagne, en Grande Bretagne, au Québec, mais aussi, à un degré moindre, en France, au sein des IUFM. On songe par exemple à la tutelle exercée par les IMF dans l'encadrement des stages de pratique accompagnée au niveau de la formation des professeurs des écoles, ou au rôle des tuteurs formateurs et des professeurs conseillers dans et autour des stages en responsabilité et de pratique accompagnée dans la formation des professeurs de collèges et de lycées. C'est une manière de reconnaître une vertu formatrice à l'expérience que l'on peut acquérir "dans l'exercice réel et encadré" de la fonction d'enseignement, prolongé par une réflexion sur celui-ci.
Ce mode de formation et d'exercice de l'activité professionnelle, est également très présent dans les entreprises, qu'il s'agisse de tutorat d'insertion pour gérer l'emploi, de tutorat de qualification, ou de tutorat de développement pour gérer la production. Barbier y voit "une organisation de situations et de parcours permettant de maximiser la production de compétences"(7). L'explicitation du travail, l'élaboration et la mise en uvre de nouveaux outils et la formation génèrent des effets bénéfiques pour les personnes en position de tuteur, l'exercice du tutorat constituant pour eux un moyen de "produire / accompagner des changements en situation de travail"(8).
Socialement parlant, l'essor actuel des réseaux d'échanges réciproques de savoirs où chacun à tour de rôle se retrouve tantôt comme celui qui sait, tantôt comme celui qui ne sait pas, met en pratique la réciprocité de l'entraide en tant que système d'apprentissage et de formation (9).
Une pratique pédagogique qui a une riche histoire
Cette idée que l'on puisse apprendre en enseignant se trouve déjà chez Coménius, au 17° siècle. Pour lui, la seule relation au maître transmetteur du savoir nest pas suffisante pour garantir un enseignement solide ; il faut également développer la capacité à assimiler les connaissances. Pour ce faire, Coménius insiste sur l'enseignement par les élèves, car "qui enseigne aux autres s'instruit lui-même"(10). Que les élèves à un moment donné soient en situation d'enseigner ce qu'ils ont appris leur permet de s'approprier réellement le savoir en favorisant la fixation des connaissances. Cet enseignement par l'enfant n'a absolument pas pour but de se substituer au maître. C'est une manière de rendre l'élève plus actif dans la maîtrise des savoirs, de lui "apprendre à apprendre"(11).
Au 19° sîècle, le monitorial system de Bell et Lancaster ainsi que le spectaculaire essor des Ecoles Mutuelles un peu partout dans le monde, a remis au premier plan l'idée qu'enseigner c'est apprendre deux fois. Il s'agissait alors de développer un enseignement de masse au moindre coût, mais ces écoles ont également constitué le creuset de pratiques pédagogiques novatrices dont hériteront les écoles de J. Ferry (12). Plus près de nous, des dispositifs pédagogiques de coopération, dentraide, de guidage entre élèves sont présents chez Dewey, Decroly, Claparède, Freinet, ou encore Montessori pour qui la coéducation et l'entraide sont de nature à impulser le développement de lenfant, "ce constructeur de lhomme". S'intéressant à la formation de l'esprit scientifique, Bachelard prônait une pratique d'enseignement où l'élève passerait par le détour formateur davoir aussi à enseigner ce quon lui enseigne.
C'est avec le learning through teaching ou apprentissage réalisé en enseignant (13) que de nombreux dispositifs de guidage, d'entraide et de tutorat n'ont cessé de se mettre en place, un peu partout dans le monde, à différents niveaux d'enseignement (14), mais aussi dans l'accompagnement et l'aide au travail scolaire. La place centrale de l'élève dans le système éducatif (loi d'orientation, 1989) et l'essor des pratiques de pédagogie différenciée favorisent également le développement du tutorat entre pairs qui prend alors place comme une variante du travail d'élèves en petits groupes.
Effet du tutorat sur l'enfant aidé
C'est en référence à la conception vygotskienne du développement sous-tendue par le concept de zone proximale de développement, et aux travaux actuels du socio-constructivisme (15), que le tutorat entre pairs prend tout son intérêt. Activateur du développement mental, l'apprentissage provoque l'émergence de processus évolutifs en favorisant la formation d'une zone proximale de développement. Encadré, soutenu par un adulte ou un pair plus compétent que lui, lenfant parvient à réaliser une tâche quil réussira par la suite tout seul lorsque les compétences et les conseils du tuteur, "une fois intériorisés, deviendront une conquête propre de lenfant" (16). Laide quun tuteur apporte en rendant une tâche plus intelligible et en facilitant la mise en uvre de procédures de résolution joue un rôle de médiation entre le niveau initial du tutoré et ce quil sera ensuite capable de faire. Bien sûr, "pour que la médiation conserve sa fonction sémiotique, le tuteur ne doit pas faire à la place de l'élève"(17). A sa manière, et plus ou moins bien selon sa propre compétence, le tuteur met en uvre un dispositif d'assistance et de soutien de l'action de l'autre, qui correspond à ce que Bruner appelle processus d'étayage (18).
Leffet-tuteur
Cette expression désigne le bénéfice personnel retiré par les élèves qui apportent une aide. Ces relations interactives dinstruction constituent un dispositif médiateur du développement de la capacité à apprendre des tuteurs en sollicitant leur capacité à enseigner, à expliquer.
Le tutorat valorise limage de soi. Le regard différent des enseignants sur les tuteurs, leur responsabilité, leur mobilisation, favorisent lacceptation de la chose scolaire. Plusieurs études ont souligné que le fait dêtre tuteur aide à prendre confiance en soi, à se sentir plus assuré quant à ses possibilités intellectuelles.
Il permet un apprentissage par la reformulation qui amène les élèves-tuteurs à revisiter des connaissances, à les réorganiser, à mieux voir l'essentiel. Ayant à apporter une aide, le tuteur produit des explications : il est sollicité sur un plan métacognitif, au niveau des fonctions régulatrices de laction (capacités dorganisation, de contrôle, dévaluation et de vérification). Il apprend à porter un regard critique sur ce qui est fait, à se distancier par rapport à sa propre manière de faire, à réfléchir afin de mieux agir.
Il y a une mobilité cognitive, formatrice pour le tuteur, car il opère de constants va et vient entre ce quil pense d'une tâche et de la manière de sy prendre pour la réaliser, et la nécessité de regarder ce que fait lautre et comment il le fait, de vérifier et dévaluer ce quil a fait, de lui montrer ce qui ne va pas en lui expliquant pourquoi ça ne va pas, en lui suggérant ce quil pourrait faire, etc. Ce processus d'étayage crée une situation dapprentissage où s'articulent pensée, parole et action.
L'enseignant comme médiateur ou tuteur?
Les termes de médiateur ou de tuteur sont souvent utilisés actuellement pour désigner des "nouvelles" fonctions que pourrait jouer l'enseignant.
Dans les pratiques de tutorat entre élèves
Les enseignants deviennent alors organisateurs, planificateurs, régulateurs des séquences de tutorat. Ils sont également personnes-ressources auprès des élèves, et jouent en quelque sorte un rôle dexpert-tuteur capable dintervenir au moment opportun sans pour autant se substituer aux élèves eux-mêmes.
Ils ont aussi la possibilité, formatrice pour eux, dobserver la manière dont fonctionnent leurs élèves dans les séquences de tutorat, travail dobservation qui ne peut quêtre bénéfique pour une meilleure gestion des cours (19).
Dans d'autres pratiques d'enseignement
Ces changements dans le rôle des enseignants ne se limitent pas aux seuls dispositifs de tutorat entre élèves. Sous l'impulsion des travaux actuels en matière d'apprentissage, l'élève apparaît de plus en plus comme ayant un rôle actif à jouer dans la construction de connaissances au sein de situations-problèmes. Mais il ne le fait pas tout seul : la médiation sociale, lorsqu'elle permet "la transition d'un fonctionnement psychique inter-individuel vers un fonctionnement psychique intra-individuel" (20) facilite l'appropriation des savoirs et l'autonomie. C'est dans cette perspective que l'enseignant est amené à jouer davantage un rôle de tuteur.
Dans l'éducation scientifique en particulier, l'enseignant n'est pas seulement celui qui transmet en permanence des savoirs, mais il est aussi celui qui aide l'élève à construire les connaissances. Tutelle et médiation sont alors les deux modes d'intervention privilégiés de l'enseignant pour permettre aux élèves d'accéder au monde des connaissances et des pratiques scientifiques.
Il convient de remarquer cependant que les fonctions de tutorat et de médiations sont le plus souvent définies indépendamment des contenus et des programmes scolaires, c'est la raison pour laquelle on retrouve généralement des grandes tendances dans les gestes que doit accomplir le professeur. Toutefois, les travaux qui prennent en compte les spécificités disciplinaires, en matière d'enseignement scientifique, par exemple (20), insistent davantage sur le fait que ces fonctions revêtent des spécificités selon les savoirs et les activités mis en jeu.
Le tutorat entre pairs : un dispositif à bien élaborer
Il ne saurait y avoir de bon fonctionnement dun dispositif de tutorat sans projet soigneusement élaboré (21). Cela ne s'improvise pas : ni les enseignants, ni les élèves n'ont l'habitude de ce mode de fonctionnement. Il est nécessaire que les enseignants soient au clair avec les objectifs visés, qu'ils aient bien pensé les tâches en précisant les rôles de chacun. Afin de court-circuiter l'instauration de relations de type dominant-dominé, on évitera de choisir systématiquement de bons élèves comme tuteurs et de toujours faire appel aux mêmes élèves pour tenir ce rôle.
Mis à part celles qui sont informelles, spontanées et occasionnelles, les pratiques de guidage entre pairs nécessitent la mise en place d'un dispositif souplement structuré afin que la personnalisation du mode de fonctionnement des élèves s'inscrive dans un cadre organisationnel susceptible de faciliter la régulation des échanges. C'est dans un tel cadre que l'élève est aussi conduit à instaurer un rapport à des contenus de savoir particuliers.
Conclusion
Lenseignement tel quil est dispensé naccorde pas suffisamment d'importance à la nécessité, pour les élèves de revenir sur les connaissances qu'on leur transmet afin de les retravailler, de les reformuler. Ce retraitement des données reçues où la verbalisation joue un rôle central nécessite tout un travail d'explicitation, de modélisation. C'est par ce type d'activité, ce travail de re-présentation faisant appel à d'autres données qu'un élève devient plus efficace dans son mode de fonctionnement scolaire, plus flexible dans son rapport au savoir.
Cette activité de modélisation sémiotique, c'est à dire de mise en forme pour soi des connaissances aide à se les approprier, mais elle ne s'opère pas spontanément : elle s'apprend, et c'est là en particulier que des dispositifs interactifs mobilisant les apprenants, dans le rapport au savoir, s'avèrent nécessaires (22). A travers l'utilisation qui en est faite aujourd'hui dans différents contextes d'enseignement, le tutorat entre pairs apparaît comme l'un des dispositifs les plus à même de réduire les distorsions entre l'acte d'enseigner et celui d'apprendre. Pour l'enseignant c'est une des facettes du métier qu'il doit pouvoir acquérir dans sa formation initiale ou continue.